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mardi 24 novembre 2015

C'EST DONC COMME CA QUE DEBUTENT LES GUERRES ?

En étudiant l’histoire, à l’école puis à la fac, je me suis toujours demandé comment il était possible d’entrer en guerre. J’ai toujours été effondré par l’idée que des gens sympas, normaux avec des vies distraites et une bonne convivialité, pouvaient soudainement se placer dans la guerre, s’armer et bombarder, exterminer des civils, des gens sympas, normaux, avec des vies distraites eux aussi et une bonne convivialité la plupart du temps.
J’ai été marqué par le conflit en Yougoslavie, m’interrogeant sur ces massacres entre soi, de tous ces gens qui vivaient si proches les uns des autres la minute d’avant, et se violaient, s’exterminaient la minute d’après, alors qu’ils avaient la modernité, la technologie, des championnats de foot et des popcorns au cinéma. Ça n’allait pas ensemble, ce confort, ces distractions familiales et ces tueries.
Globalement je déteste la guerre, comme Miss France. Et je sais que vous aussi, vous détestez la guerre. Tout le monde déteste la guerre, c’est normal, ça pique et ça tue ; sans parler du fait que ce n’est pas très moral, et bien souvent inutile. «  Quel gâchis !  » entend-on souvent si l’on tend l’oreille, ou encore «  tout ça pour ça…  » ou «  quelle absurdité !  ».
Et pourtant, il a suffi d’un soir, d’un massacre d’innocents comme nous, d’un seul coup et avec des méthodes dignes des pires cauchemars, pour lancer la France dans la guerre.

En deux jours

J’ai compris donc pour la première fois comment les choses arrivaient dans l’Histoire. J’ai compris que le progrès, les Lumières, l’expérience du passé, l’humanisme revendiqué, l’esprit des anciens, na valaient pas tripette face au consensus sanguinaire. Le besoin de vengeance, animal, est bien plus fort que tous les raisonnements. Il est reptilien, immédiat, naturel. L’exigence de sécurité et le besoin de vengeance sont des instincts primaires, on ne peut pas lutter. Le temps court pulvérise le temps long. L’émotion désintègre la raison. Nous avons eu notre Pearl Harbour…
Making of
Cyrille de Lasteyrie, alias Vinvin, publie régulièrement sur son blogLe Clairon.tv. Il a mis en ligne ce dimanche ce texte qu'il nous a aimablement autorisés à reproduire. Les intertitres et l'illustration sont de nous. Xavier de La Porte
J’ai critiqué le congrès de Versailles pendant qu’il se tenait. J’ai détesté cette séquence. Tout mon corps, toute mon âme, savaient que nous allions plonger dans la guerre d’un seul tenant, avec des grands mots et des airs obscurs. C’est arrivé. Ils en ont appelé à l’union sacrée. Si tu critiques, tu es un traître. Si tu doutes, tu es un hippie. L’union sacrée, c’est l’expression massue, imposée par ceux qui pour la deuxième fois de leur mandat peuvent espérer une ébauche d’unité. Je ne dis pas qu’ils se réjouissent, ne soyons pas cynique, mais en tout cas ça tombe bien.
Et soudain je me souviens de cette expression que disait mon grand-père pour s’amuser, «  ce qu’il nous faudrait c’est une bonne guerre !  ». Une «  bonne  » guerre, c’est un élan collectif, un ennemi commun, des usines qui tournent, une énergie nouvelle qui remet du baume au cœur… Mais embaume les corps. Parce que merde à la fin ! On parle quand même d’aller exercer la peine de mort à grande échelle. C’est ça la guerre. (Notons donc au passage que plein de gens que je connais sont contre la peine de mort, mais pour la guerre. C’est savoureux… Mais bon, je sais, c’est pas pareil, c’est reptilien…)
Affiche de mobilisation générale en France du 2 août 1914
Affiche de mobilisation générale en France du 2 août 1914 - Wikimedia Commons
Un ami m’a dit «  Tu ferais moins le philosophe si cela avait été ta femme, ou ta fille, au Bataclan !  ». C’est exact. Je pense que si cela avait été ma femme ou ma fille je serais déjà en guerre partout en train de combattre avec plus de kalachnikovs sur moi que dans tout le Moyen-Orient. Mais c’est pour protéger l’humanité de cela que nous avons créé un tas d’institutions, des lois, des protections collectives. Pour nous éviter ces pulsions de mort, cet instinct animal de vengeance. Nous protéger de nous-mêmes.

Prendre du recul est possible, non ?

Alors quand soudain je vois qu’en moins de deux jours tombent toutes les barrières, je m’effraie. Quand je vois que seulement six députés ont voté contre la loi sur l’état d’urgence, je suis tétanisé. Je ne dis pas qu’il ne fallait pas la signer, mais s’interroger n’est pas un crime. Prendre du recul est possible. Mais là : non. L’esprit de meute est bien là, le sang au bout des crocs est unanime, et quiconque s’y opposera se prendra une fatwa républicaine.
Depuis tout petit je me méfie des groupes et des consensus ; on me l’a souvent reproché, de rester dans mon coin. Je n’y peux rien, c’est plus fort que moi. Le consensus m’angoisse, surtout quand il est spontané, soudain et trempé dans l’émotion et le sang. (Et cerise sur le gâteau, savoir que Balkany chante la Marseillaise dans un grand élan d’union nationale a tout pour m’émouvoir, c’est vrai. Pardon. Non mais c’est bien que des soldats français risquent leur vie pendant qu’il bronze dans son riad payé par le contribuable. Tout va bien. Mais je m’égare. Union sacrée, pardonnez-moi.)

«  OK donc t’es contre l’état d’urgence et la fermeté ?  »

Alors voilà, nous sommes en guerre. C’est ainsi. Là-bas, à côté des barbares dans les camps poussiéreux, des enfants, des femmes et d’autres innocents s’en prennent plein la gueule (les bombes choisissent mal leurs cibles), nourrissant souffrances et esprit de vengeance pour des décennies. Echec général de l’humain, de la raison et de l’Histoire. Le massacre continue, à la violence on rajoute la violence. C’est acté, c’est signé, c’est populaire. Et cette guerre là-bas, loin, dans le désert, porte le même nom que cette guerre ici, là, dans les cités, mais aussi dans nos libertés. Un seul mot pour tout compter, tout justifier. Du Rafale qui bombarde en Syrie, à la loi de renseignement qui surveille ici, il en reste un petit peu je vous le mets quand même ? Tu prends tout, tu fermes ta gueule et tu serres les fesses, c’est l’union sacrée mec…
«  OK donc t’es contre l’état d’urgence et la fermeté ?  » (on me l’a dit)
Pas du tout. Je rappelle au passage que j’ai fait mon service dans l’Infanterie de marine, que j’ai adoré cette période de ma vie, que j’y ai brassé la France, et que je pense que la suppression du service militaire a été la plus belle connerie de ces dernières décennies. J’ai d’autre part toujours été sensible à la notion de défense et de self-défense, que je pratique d’ailleurs toujours aujourd’hui. Je crois aussi qu’il fallait effectivement mener cette gigantesque campagne d’arrestations et de perquisitions qui se continue aujourd’hui (il y a huit mois ça aurait été bien mais bon, un truc m’échappe.)…
Mais je ne crois pas qu’il fallait foncer tête baissée dans la guerre là-bas, en le clamant, tel un croisé, l’œil ému et le bras tremblant. Cette croisade en Syrie est un autre dossier, un merdier capitalistico-pétroléo-stratégico-mafieux de grande envergure, qui n’a pas grand chose à voir avec notre unité nationale. Le combat ici, oui, plus fort, plus intelligent, concentré, financé, argumenté, accompagné, expliqué. La guerre là-bas ? Au minimum un débat. Une concertation du peuple. Un temps de recul avant de se la jouer Bush. N’a-t-on donc rien retenu des vingt dernières années ?

Et l’amour ?

Et puis j’aurais rêvé que cette campagne ici se fasse au service d’un message plus puissant que simplement «  la guerre  ». J’aurais rêvé que cette contre-offensive soit le bras armé et imparable de «  l’amour  ». C’est possible. On aurait pu agir de la même façon sans employer les mots qui fâchent tout de suite. On aurait pu envoyer les mêmes troupes dans les cités sans exacerber cette pulsion de vocabulaire sanguinaire. On aurait pu renouveler notre amour, notre tolérance et notre dignité, comme l’avait fait le ministre danois en son temps. On aurait pu évoquer l’idée de remettre en cause nos accords commerciaux avec des pays chelous (l’Allemagne vient de le faire, avant nous bien sûr), clairement, sans ambiguïté. On aurait pu s’exprimer main dans la main avec des musulmans de France, comme cette vieille dame l’a dit, donnant l’espace d’un instant un sourire à tout le monde. On aurait dû remettre l’éducation, l’intégration, le partage, les investissements pour l’avenir, en priorité, pour ensuite, dans un deuxième temps, parler de forces de police, d’engagement militaire, etc. Dans cet ordre, le discours aurait tout changé. On serait passé d’un pays qui pense et agit ensuite, à un pays qui dégaine et finit par regretter, façon Bush.
Nous avons perdu notre sang-froid et avons foncé dans l’Histoire des guerres avec si peu de recul que j’en suis terrifié. Je vous invite à ne pas m’insulter si vous n’êtes pas d’accord : c’est là tout l’enjeu de ce texte.

LE JOUR OU TOUT PEUT BASCULER

Radar map published by Turkish armed forces purportedly showing track Russian Su-24 crossed into Turkish airspace before being shot down on 24 November 2015
La troisième guerre mondiale vient-elle de commencer? Un avion Russe a été abattu par la chasse turque ou un missile sol-air
Tout d’abord, sur cette image fournie par l’armée turque, on voit clairement que le bombardier russe est abattu dans l’espace aérien syrien. Le site Les-Crises publie la lettre turque à l’ONU. On peut y lire que les Turcs ont prévenu à 10 reprises l’avion qui se dirigeait vers la Turquie et que le bombardier a violé l’espace aérien turc pendant 17 secondes… Le journal de référence français tourne cela en: Un avion de chasse d’origine inconnue » qui survolait l’espace aérien turc a été averti à dix reprises avant d’être abattu et de s’écraser côté syrien. La phrase laisse à penser un long survol de l’espace aérien turc et donc une agression caractérisée russe.
Pourquoi les Turcs ont ils osés prendre un tel risque. Ceci pose bien sur plusieurs questions:
Le pouvoir turc utilise des règles d’engagement suivantes: Il traite toute approche militaire de Syrie comme une menace depuis Juin 2012. Pourquoi ne pas changer ces règles sachant que les Russes sont présent en Syrie. A noter que quand  un avion turc fut abattu pour avoir violé l’espace aérien syrien, les turcs se plaignirent qu’il n’était pas menaçant et n’avait violé l’espace aérien syrien pendant une poignée de seconde. Un peu comme le bombardier Russe…Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent.
Par ailleurs, l’intervention Russe a ruiné toute espoir turc de mettre en place une zone d’exclusion aérienne, avec accord américain. Cet accord fut obtenu en échange de l’autorisation turque pour les Etats-Unis d’utiliser Incirlik pour bombarder l’EI. Les Turques se retrouvent gros jean comme devant avec les américains qui bombardent l’EI sans qu’ils y trouvent leur compte. Cette no fly zone se trouvait sur le territoire syrien à la frontière de la Turquie, une zone controlée par l’EI. Ce territoire aurait été miraculeusement purgé des insurgés islamistes, occupé par la fantomatique armée syrienne libre et utilisé comme un havre de paix pour les réfugiés. Il aurait surtout permis d’empêcher les Kurdes d’occuper cette zone qu’ils revendiquent et accessoirement de continuer les trafics en tout genre à travers la frontière. C’est décritici. Cette attaque du bombardier russe ressemble étrangement à une vengeance turque, sachant pertinemment que la Turquie est abritée sous le parapluie de l’OTAN. Et pose la question du feu vert américain à une telle action…
Turkish soldiers with armored vehicles guard the entrance of Apaydin refugee camp in Hatay province, on the Turkish-Syrian border, May 12, 2013. (photo by REUTERS/Umit Bektas)
Une autre raison, à mon avis, est que le bombardier attaquait une zone peuplée de turkmènes connue pour être une région utilisée pour passer des armes et des djihadistes. Ce n’est donc pas uniquement pour massacrer de gentils rebelles anti Assadque la région est attaquée par les Russes. Sans doute un coup de semonce turc pour prévenir les Russes que s’attaquer au business transfrontalier ne sera pas sans conséquence.
Une dernière raison, décrite ici, pourrait être que les Turcs, appuyé par Obama veulent démontrer la faiblesse de Poutine en Syrie. Les Russes sont relativement peu nombreux en Syrie, coupés de leur bases. Ils ne pourront pas répliquer directement contre la Turquie. Ce calcul ne fonctionnera que si Poutine ne trouve pas un moyen de représailles détourné.
On peut une fois de plus constater l’affligeant traitement de cette affaire par la presse Française. Au moment où la France enterre les victimes du 13 novembre, défendre un pays pour le moins indulgent à l’égard des coupables de cette tuerie me semble un peu impudique…

IL EST FACILE DE COMMENCER UNE GUERRE, MAIS DIFFICILE DE LA FINIR

Guennadi Ziouganov a demandé « de ne pas faire monter la fièvre » après l’attaque sur l’avion russe Su-24

24NOV
Site officiel du Comité central du Parti communiste – KPRF.RU
24/11/2015
Radio « Ici Moscou »
Le chef du Parti communiste, G.A. Ziouganov, dans une émission en direct de la station de radio « Ici Moscou « , a souligné la nécessité d’étudier soigneusement les faits.
En même temps, a-t-il dit, l’attaque contre le bombardier russe est probablement liée aux frappes russes sur les installations pétrolières des combattants en Syrie.
* * *
Le journaliste: Je voudrais vous demander tout d’abord : que doit faire la Russie? Quelles actions devrions-nous entreprendre relativement à laTurquie?
Guennadi Ziouganov: Tout d’abord il est nécessaire de comprendre ce qui se passe, et de ne pas faire monter la fièvre. Que des forces énormes et puissantes en Amérique et en Europe, et en Turquie, soient intéressées à ce que l’EI continue d’exister et continue à mettre le Moyen-Orient à feu et à sang– c’est tout à fait évident. Ce n’est pas un hasard qu’il soit si difficile de former une coalition. Ce n’est pas un hasard si la coalition menée par les USA se bat paraît-il depuis un an, et l’EI ne fait que se renforcer. Ce n’est pas un hasard si des flots de pétrole ont traversé la frontière turque, revendus ensuite à moitié prix – faisant la fortune des chefs militaires, des services spéciaux, et de bien d’autres.
C’est pourquoi nous devons maintenant élaborer un dossier sur la base d’éléments d’information objectifs, rédiger un rapport ; et à travers tous les canaux – et diplomatiques et militaires – discuter et tenter malgré tout de former une coalition pour étrangler le plus grand mal, qui est l’EI et toute cette bande internationale de criminels.
Le journaliste: Mais la Turquie aussi représente le mal international?
Guennadi Ziouganov: Au sujet de la Turquie. Poutine vient de dire qu’il y aura des conséquences. Mais, avant que les effets ne se produisent, nous devons réfléchir et comprendre. Je n’exclue pas que beaucoup parmi les dirigeants de la Turquie – à la fois politiques et militaires – sont catégoriquement contre ces provocations. Nous devons savoir qui est derrière eux, comment ils ont fait. Rappelez-vous comment a démarré la Première Guerre mondiale, lorsque Ferdinand a été amené en Serbie, tout le monde avait mis en garde, disant que nous ne devrions pas faire cela.
Le journaliste: Gavrilo Princip, nous savons.
Guennadi Ziouganov: Et puis un massacre sans précédent a été déclenché.
Le journaliste: Guennadi Ziouganov, mais qu’y a-t-il spécifiquement à comprendre, quand les Turcs disent directement: « Notre avion a abattu votre avion? » Par ailleurs, le Premier ministre turc a déclaré: «Nous faisons ce que nous voulons. Cela nous regarde, c’est notre droit ».
Guennadi Ziouganov: Voyons, il ne dit pas cela.
Le journaliste: Comment il ne dit pas cela?
Guennadi Ziouganov: Ils disent que l’avion avait violé leur territoire, et ainsi de suite.
Le journaliste: Permettez-moi de citer, Gennadi Andreyevich …
Guennadi Ziouganov: Ne vous énervez pas, et écoutez-moi. Je suis allé dans tous les points chauds et je sais comment commencent les guerres. Elles commencent avec des provocations. Je sais qui est derrière eux. Dès que la Syrie a commencé à être libérée et les flux de pétrole à se tarir, ces provocations sont apparues. En principe, je m’attendais personnellement à ce qu’elles arrivent inévitablement – que ce soit dans l’air, ou sur terre. Eh bien, si vous proposez de déclencher une véritable guerre, alors vous êtes quelqu’un d’irresponsable.
Le journaliste: Peut-être. Guennadi Ziouganov, et vous vous ne le proposez pas?
Guennadi Ziouganov: Non. Je propose de tenter de réglementer ce processus et continuer à se battre pour former une coalition et pour en finir avec le fléau principal. Parce que si ce fléau s’empare de l’ensemble du Moyen-Orient, alors tout le «ventre mou » méridional de notre pays s’enflammera.
Le journaliste: Si je comprends bien, notre avion a été abattu, et il faut maintenant passer l’éponge, alors?
Guennadi Ziouganov: Il ne s’agit pas de cela.
Le journaliste: Eh bien, comment réagissons-nous?
Guennadi Ziouganov: C’est très simple. Je vous ai proposé un moyen de résoudre ce problème.
Le journaliste: Qui est de créer une coalition anti-terroriste pour continuer à se battre contre l’ « Etat islamique »?
Guennadi Ziouganov: Continuer à construire, renforcer nos efforts pour détruire l’EI, couper les flux financiers, les contrôler à travers le système mondial. Au fait, où va l’argent, les Américains le savent parfaitement. Ils contrôlent le téléphone de Merkel non seulement quand elle parle avec le gouvernement, mais même quand à la maison elle est dans ses travaux de cuisine. Ils sont très bien renseignés. Nos services spéciaux aussi doivent travailler, et les gens qui en sont responsables.
Le journaliste: Gennadi Andreyevich, j’ai compris. Vous dites que c’était une provocation. Ce fut une provocation de la part de la Turquie? Ou pensez-vous que quelqu’un est derrière la Turquie?
Guennadi Ziouganov: Je pense qu’il ne s’agit pas de la Turquie.
Le journaliste: Et de qui?
Guennadi Ziouganov: Il s’agit d’un groupe de gens qui sont intéressés dans la préservation de l’EI, intéressés à détruire la Syrie, intéressés à la possession d’une énorme enclave. Le Qatar est intéressé à poser son pipeline à travers la Turquie pour vendre son gaz. Il y a beaucoup de parties intéressées.
Le journaliste: Mais le rôle des États-Unis dans ce jeu? Ou il n’en ont pas?
Guennadi Ziouganov: Leur rôle? C’est le principal fauteur de troubles dans le monde. Si vous regardez la façon dont ils se sont développés depuis plus de 200 ans, on a deux tendances principales : la première est l’extension et la seconde – la provocation. Leur histoire en est pleine : ils ont commencé la guerre l’Espagne à cause du croiseur «Maine», qui était ancré à La Havane; l’incident dans le golfe du Tonkin a provoqué la guerre au Vietnam. Et les nazis ont commencé à peu près pareil. Donc, ne vous excitez pas. Il est facile de commencer une guerre, mais difficile de la finir.
Texte Russe original: Г.А. Зюганов призвал «не пороть горячку» после атаки на российский Су-24
traduit par Marianne

dimanche 22 novembre 2015

17 OCTOBRE 1961 /// LES TERRORISTES DE LA PREFECTURE DE POLICE DE PARIS MASSACRENT PLUS DE 200 ALGERIENS

17 octobre 1961 : "Ce massacre a été occulté de la mémoire collective"



Un Algérien blessé est emmené par le photographe Elie Kagan et un journaliste américain à l'hôpital de Nanterre, le 17 octobre 1961.

A cinq mois de la fin de la guerre d'Algérie, le 17 octobre 1961, Paris a été le lieu d'un des plus grands massacres de gens du peuple de l'histoire contemporaine de l'Europeoccidentale. Ce jour-là, des dizaines de milliers d'Algériens manifestent pacifiquement contre le couvre-feu qui les vise depuis le 5 octobre et la répression organisée par le préfet de police de la Seine, Maurice Papon. La réponse policière sera terrible. Des dizaines d'Algériens, peut-être entre 150 et 200, sont exécutés. Certains corps sont retrouvés dans la Seine. Pendant plusieurs décennies, la mémoire de ce épisode majeur de la guerre d'Algérie sera occultée.


L'historien Gilles Manceron, auteur de La Triple Occultation d'un massacre (publié avec Le 17 octobre des Algériens, de Maurice et Paulette Péju, éd. La Découverte), explique les mécanismes qui ont contribué à cette amnésie organisée.
>> Portfolio sonore : Les photos inédites du 17 octobre
Pourquoi la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 a-t-elle été occultée pendant si longtemps ?
Il s'agit d'un événement d'une gravité exceptionnelle, dont le nombre de morts a fait dire à deux historiens britanniques [Jim House et Neil MacMaster, Les Algériens, la République et la terreur d'Etat, Tallandier, 2008] qu'il s'agit de la répression d'Etat la plus violente qu'ait jamais provoquée une manifestation de rue en Europe occidentale dans l'histoire contemporaine.
Comment une répression de cette ampleur a-t-elle pu ne pas être considérée pendant plusieurs décennies comme un événement de notre histoire ? L'historien Pierre Vidal-Naquet a employé le terme d'"énigme". Je me suis interrogé sur les facteurs qui permettent d'expliquer comment ce massacre a été occulté de la mémoire collective.
Il me semble tout d'abord qu'il y a une volonté de faire le silence de la part des autorités françaises. En premier lieu, bien sûr, les autorités impliquées dans l'organisation de cette répression : le préfet de police de la Seine, Maurice Papon, le premier ministre, Michel Debré, ainsi que RogerFrey, ministre de l'intérieur. Mais également le général de Gaulle, qui de toute évidence a pourtant été très irrité par cet épisode. Il a néanmoins voulu tirer le rideau sur cette affaire et fait en sorte que les Français passent à autre chose.
Par quels moyens le pouvoir a-t-il réussi à imposer le silence, et donc cette amnésie ?
Sur le moment, il y a eu censure de la presse, avec l'empêchement des journalistes à se rendre sur les lieux de détention des Algériens, par exemple. Et puis très vite, les instructions judiciaires ont été closes sans aboutir. Il y en a eu une soixantaine, elles ont toutes débouché sur des non-lieux. Une volonté d'oubli judiciaire, qui s'est combinée avec les décrets d'amnistie, qui couvraient les faits de maintien de l'ordre en France, une difficulté à accéder aux archives, l'épuration d'un certain nombre de fonds... tout cela a contribué à ce phénomène d'occultation jusqu'à la fin des années 1970.
Par la suite, d'autres facteurs ont pris le relais. En 1961, Gaston Deferre, à l'époque sénateur, avait protesté de façon très vigoureuse contre la répression policière. Mais quand Jean-Louis Béninou, journaliste à Libération, va le voir pour lui demander de faire la lumière sur cet événement, au début des années 1980, M. Deferre, devenu ministre de l'intérieur, lui répond qu'il n'en est pas question. Il a fait le choix de ne pas ouvrir ce dossier.
Cinquante ans plus tard, il existe encore une confusion entre le 17 octobre 1961 et la manifestation de Charonne, le 8 février 1962, au terme de laquelle neuf personnes ont trouvé la mort...
La mémoire de Charonne, une manifestation pour la paix en Algérie et contre les attentats de l'OAS – mais pas pour l'indépendance ! –, s'est en effet superposée à celle d'octobre 1961. Il faut dire que la gauche française a eu plus de réactivité par rapport à la violence qui s'est déployée lors de la manifestation de Charonne, qu'elle avait organisée. Cette attitude a été celle du PCF, mais également de la Ligue des droits de l'homme, qui a décidé la constitution d'une commission d'enquête après Charonne alors qu'elle ne l'avait pas fait au lendemain du 17 octobre.
On voit là les limites de l'engagement de la gauche française de l'époque. A l'exception du petit PSU et de l'UNEF, rares étaient les partis qui étaient réceptifs à l'idée d'une indépendance algérienne.
Le plus surprenant, c'est que la mémoire de Charonne ait occulté celle du 17 octobre y compris au sein de certaines familles algériennes...
Oui. La famille d'une des victimes du 17 octobre, une jeune lycéenne, qui devait avoir 15 ou 16 ans, Fatima Bédar, dont on avait retrouvé le corps dans le canal Saint-Martin, a longtemps cru et répété qu'elle était morte à Charonne. Au sein même de l'immigration algérienne, le mot de "Charonne" était plus présent que la référence au 17 octobre.
Au lendemain de l'indépendance, comment cet événement a-t-il été utilisé par les nouvelles autorités algériennes ?
C'est ici qu'un troisième facteur d'occultation a joué : la volonté du pouvoir algérien de ne pas mettre en valeur une initiative prise par la Fédération de France du FLN, qui avait organisé la manifestation du 17 octobre.
La Fédération de France était en effet devenu un fief d'opposition au nouveau pouvoir en raison de son ouverture aux idéaux et aux valeurs de la gauche européenne, syndicale et politique. Lors de la crise de l'été 1962 qui vit s'affronter, au sein du FLN, les prétendants au pouvoir, elle avait misé sur les civils du GPRA [le gouvernement du FLN en exil] contre les militaires de l'armée des frontières du colonel Boumediene. Elle se retrouva ainsi dans le camp des vaincus et les autorités de la nouvelle République algérienne évitèrent de lui faire de la publicité, en passant plus ou moins sous silence la répression du 17 octobre...
Comment s'est finalement faite toute la lumière sur l'ampleur du massacre ?
A travers des publications, notamment. Le roman policier de Didier Daeninckx [Meurtres pour mémoire, Gallimard, 1984], qui associe la recherche sur le passé de Maurice Papon sous l'Occupation à son rôle en 1961, ou des travaux d'historiens comme La Bataille de Paris, de Jean-luc Einaudi [1990, Seuil], ont joué un rôle. Et puis avec la constitution d'une association, Au nom de la mémoire, par des enfants issus de l'immigration algérienne, la mémoire a commencé à émerger.
La procès de Maurice Papon pour complicité de crimes contre l'humanité en tant que secrétaire général de la préfecture de la Gironde pendant l'Occupation a certainement contribué à ouvrir le dossier du 17 octobre 1961 et à le faire surgir dans l'espace médiatique. Lors du procès Papon en 1997-1998, des témoins ont parlé de sa personnalité, de son rôle en Algérie et à la préfecture de police de Paris. Parmi eux, Jean-Luc Einaudi, qui a publié une tribune dans Le Monde du 20 mai 1998, où il employait le terme de "massacre" à propos du 17 octobre. Papon a trouvé bon depoursuivre Einaudi pour diffamation. Il a été débouté de sa plainte. Le terme de "massacre" a été considéré comme légitime par le tribunal. C'est un véritable tournant.
Cinquante ans après les faits, l'Etat français a-t-il reconnu sa responsabilité ?
Il y a une reconnaissance de la part de collectivités locales, notamment la mairie de Paris en 2001 qui a fait un geste fort avec l'apposition d'une plaque commémorative sur le pont St-Michel. D'autres communes de la banlieue ont fait des gestes similaires. Et le cinquantenaire, cette année, va être marqué par toute une série d'initiatives, dont un boulevard du 17-Octobre devant la préfecture des Hauts-de-Seine, à Nanterre. Mais de la part de l'Etat, il n'y a toujours aucun signe de reconnaissance.
Comment expliquer que cette répression ait eu lieu alors que venaient de s'ouvrir les négociations d'Evian, qui allaient aboutir à l'indépendance de l'Algérie ?
Les négociations d'Evian entre des représentants français et ceux du FLN s'ouvrent en mai 1961. A ce moment-là, on pouvait penser que le sort de la guerre ne pouvait déboucher que sur une indépendance. C'était la volonté du général de Gaulle, approuvée par les Français et les Algériens. En janvier 1961 un référendum avait donné une très nette majorité (75 %) en France métropolitaine comme en Algérie en faveur de ce processus.
Mais cette politique était contestée par un certain nombre de forces, parfois au sein même de l'appareil d'Etat. Le premier ministre, Michel Debré, qui avait été dessaisi du dossier algérien par de Gaulle, avait insisté pour qu'on lui laisse celui du maintien de l'ordre en France métropolitaine, et il a pu déployer une action qui prenait le contre-pied de l'action mise en œuvre par le général de Gaulle.
Pour ce faire, il s'entoura de Roger Frey, nommé au ministère de l'intérieur en mai 1961 au moment où s'ouvrent les négociations d'Evian, en remplacement de Pierre Chafenet. Surtout, il obtient le remplacement fin août d'Edmond Michelet, le garde des sceaux, qui s'opposait aux méthodes brutales et illégales mises en œuvre par Papon. Il sera remplacé par Bernard Chenot, un homme jugé plus accommodant, ce qui laissera les mains libres à Papon pour se livrer à la répression du 17 octobre.
Le général de Gaulle, qui est arrivé au pouvoir avec l'aide de Michel Debré en 1958, est un peu prisonnier des conditions de son accession au pouvoir. Il essaye de préserver l'essentiel, c'est-à-dire la fin de la guerre via les négociations, et fait des concessions. Il cherche à garder à ses côtés des gens qui lui sont fidèles, quand bien même ces derniers désapprouveraient sa politique algérienne. Il fait donc savoir son mécontentement à Michel Debré au lendemain du 17 octobre, mais s'abstient de rendre publique sa désapprobation. Il garde le silence, et prolonge d'une certaine manière l'occultation de cet événement.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/10/17/17-octobre-1961-ce-massacre-a-ete-occulte-de-la-memoire-collective_1586418_3224.html#AUTbfepf8pa3ebh2.99