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jeudi 13 avril 2017

AVANT LA GUERRE

       Je me souviens de ces réveils difficiles les jours d’école où, courant après nos retards, essoufflés jusqu’au car de ramassage, le cartable de cuir ballottant sur la cuisse ou le dos, nous montions dans la navette en saluant l’immortel René, sympathique chauffeur râleur de la compagnie des transports Lyonnais. Nous nous avachissions haletant sur les vieilles banquettes de cuir craquelé et râpé de l’increvable bus qui, crachotant et expulsant ses nuages de diesel à chaque changement de vitesse, nous amenait sans jamais un retard au bâtiment de la transmission des savoirs. 
 Mi rêveur, absent d’esprit et de cœur, si possible près des radiateurs, nos pensées vagabondaient jusqu’aux souvenirs du week-end passé ou de la petite copine que nous avions laissé à l’entrée. A moitié anesthésiés pas l’odeur de nos encriers, du bois ciré de nos pupitres et de la lecture de nos livres d’histoire et de géographie, réchauffés douillettement par les rayons du soleil à travers les carreaux, nous somnolions nonchalamment le crayon entre les dents et les yeux rivés au plafond… Puis soudain, un bâton de craie, se prenant pour un missile de croisière, nous frôlait le front accompagné de la voix tonitruante de l’instituteur exigeant un minimum de présence et de reconnaissance pour son cours dispensé. Moineaux en blouse grise, une indigestion de connaissances disparates, de la Mésopotamie au triangle isocèle en passant par l’estuaire de la Garonne, était entrecoupée de petites récréations remplis de foot et de sacs de billes. Ainsi s’écoulaient nos journées scolaires jusqu’aux soirs télés. Après l’incontournable poésie récitée par cœur et sans conviction, suivie de la sempiternelle dictée qui nous faisait maudire la grammaire, sa conjugaison, ses pluriels et son subjonctif, nous allions nous noyer dans nos lits sous les ordres répétitifs et de plus en plus sonores de nos géniteurs.
 Les fins de semaines, dans les ruelles en pentes, nous organisions de grandes courses le cul posé dans des caisses à savons. Tonneaux, mur du cimetière en contre bas ou platanes trônant majestueusement sur les trottoirs étaient les étapes quasi incontournables de nos maladresses et notre inconscience. Plaies et bosses furent nos seules héroïques médailles et, c’est très souvent couvert de boue et de poussière que nous terminions sous la douche, frictionnés d’une main maternelle mais vigoureuse afin que les trolls puisent être présentables à la table des agapes dominicales. Le repas du dimanche en famille devant l’éternel gigot haricots ou poulet frites, installait la monotonie rassurante d’un rite ondulatoire familiale immuable. La mère, attentive aux propos du père et des oncles pestant contre les politiciens, les impôts et les fonctionnaires municipaux, nous imposait un rythme séculaire jusqu’à l’arrivée du café et de l’alcool de poire, items libérateurs d’inhibitions, qui nous permettaient de quitter la table où nous trépignions d’impatience depuis la dernière bouchée de pain avalé.
       Les vacances d’été nous les passions chez les anciens, un petit village blotti dans la campagne française où toutes les habitations s’organisaient en rosace autour de l’église, d’une fontaine et d’une sculpture guerrière à la gloire des sacrifiés de la grande guerre, fierté du maire. C’est dans la maison centenaire des parents de nos parents que nous sommes passés de l’enfance à l’âge adulte en sautant par dessus l’adolescence. Au réveil, le soleil matinal de juillet séchait la rosée sur les toits d’ardoises fumantes où des nausées vaporeuses, entamant un ballet ectoplasmique, témoignaient d’une activité cellulaire intense mais éphémère. Dés l’aube, des arômes de pommes pourrissantes, de menthe sauvage et de caramel brulé sur le vieux poêle en fonte agrémentaient nos petits déjeuners. Nous avions l’âge des confitures, des télés en noire et blanc, des champs de coquelicots, des rivières à goujons… Grand-père squattait au jardin, grand-mère trônait aux cuisines. Morveux à casquette, nous ignorions la sagesse des anciens, leurs expériences du temps, le discernement des horloges, la discrétion des aiguilles. Nos programmes ne variaient guère, une pêche aux écrevisses dans une rivière bouillonnante, une chasse aux lézards s’abritant dans les fentes d’un muret de pierre, un flirt innocent avec les petites voisines de nos âges ou, de puériles sottises dont était souvent victime le curé du village, ainsi se meublaient nos journées de Gremlins…
 Puis ce fut un été sauvage. Des coups de feu retentirent dans les sous-bois environnants. Des salauds en chef dans les deux camps fabriquaient leur sale guerre en envoyant des milliers d’innocents se haïr et s’étriper. Fasse que le silence de ces morts soit violent quand ils interrogeront leurs consciences… Fin brutale de l’enfance, prise de conscience de la bestialité des adultes, le rideau de l’insouciance venait de se consumer au son du canon, seul les soldats de plomb ne meurent pas, ne saignent pas. Paul et Rémy rentraient de baignade en coupant par le bois, ils stoppèrent net devant le gisant. Peu importe l'uniforme, peu importe le drapeau, l'enfant baignant dans son sang au milieu des fougères venait tout juste d’avoir 18 ans…

      Regard figé, douleur aux lèvres, Il avait deux trous rouges dans sa poitrine.

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